La répartition et la distribution
"De mes lectures, du compulsage de mes notes, peu
à peu, émergent plus distinctement les
caractères, les idées, les intrigues. Des
associations, des rapprochements; des recoupements, favorisent la
synthèse. Nouvelle épreuve il s’agit,
cette idée générale de la tisser dans
le roman. Comment dire ce que je dois dire? C’est un travail
de répartition et de distribution. Il me faut avoir
présent à l’esprit toutes mes notes,
tous mes personnages; attribuer à l’un ou
à l’autre certains groupes de faits, de
façon à illustrer par mon récit les
idées que j’ai à mettre en relief.
C’est une besogne où l’inspiration
n’entre guère. Mes joies sont d’ordre
purement intellectuel, joies du bon écolier dont le
problème tend vers une solution exacte. Tout ce qui au cours
de ce travail pourrait fournir la moindre exaltation est à
écarter soigneusement. Musique, poésie, lecture,
marche à travers les champs. Il me faut au contraire le
silence, la paix, sans nulle influence extérieure. La
musique en particulier est dangereuse… Mon travail est une
besogne de fonctionnaire de l’État Civil,
d’historien, d’archiviste. Je fabrique une
espèce de reconstitution d’un monde,
jusqu’à le tenir tout entier classé,
distribué, réparti dans les fichiers de mes
personnages.
Quand tout est ordonné, je tiens en quelques feuilles
récapitulatives, en quelques « tables des
matières de mes fichiers, tout mon livre à
l’état de condensé. Je le sais par
coeur. Il est fini. Il y manque l’essentiel. "
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