L'état d'inspiration

C’est l’ensemble de tout cela que j’appelle la « sonorité », le « ton » du livre, et qui me vient tantôt tout à coup, comme au hasard, tantôt après de très longues recherches, dix tentatives infructueuses, dix rédactions différentes, semblables aux esquisses que pourrait brosser un peintre avant de commencer son tableau. A ces heures, une lecture, une promenade à la campagne, un morceau de musique, peuvent avoir un effet d’inspiration brutal et décisif, faire « choc », et me révéler brusquement à moi-même l’ensemble, et le ton de l’oeuvre, telle qu’elle doit être, et comme si quelqu’un m’en faisait la lecture, comme si je l’entendais lire à haute voix. Dès lors je puis commencer à écrire. La besogne m’est infiniment légère. Je sais que je suis en « veine », en inspiration. Et si quelquefois elle me manque, les éléments extérieurs (musique, lecture, promenade,) qui me l’avaient apportée la feront renaître en moi immédiatement, si j’ai recours à eux.

L’état d’inspiration, c’est un état de sécurité et de certitude, pendant lequel le travail avance beaucoup plus vite, se fait sans mal, et avec l’impression, — toujours vérifiée par la suite, — que ce que j’écris est bon, est le meilleur que je puisse écrire. Et cela dure aussi longtemps qu’agit l’aimant, ou qu’en moi dure l’énergie physique capable de maintenir le courant. Car c’est pour beaucoup une question de résistance physiologique. Le travail accéléré que je puis fournir à ces heures ne laisse pas de m’épuiser. Et avec le déclin des forces, l’inspiration s’alanguit et disparaît. Il me reste un moment, dans ma fatigue, la vision de l’ordre, de l’harmonie générale et certaine, comme un souvenir rassurant, consolant, encourageant pour l’avenir. Puis cela s’estompe. Et quand je reviendrai au travail, les lignes de force se seront brouillées, l’aimantation aura disparu. J’aurai de nouveau à remonter la pente pour retrouver cet état qui s’apparente à la fièvre, (chaleur dans la tête, pouls un peu accéléré, sensation de brûler, résistance accrue à la fatigue).

Certaines conditions matérielles entravent grandement l’accession à l’état d’inspiration.La surcharge alimentaire est nuisible. Le froid, une douleur physique, un exercice violent auquel je me serais livré immédiatement avant le travail intellectuel… rendent le travail pesant et moins bon. Le changement de cadre, de décor, de salle, de table de travail, une visite, une conversation trop intéressante, une lecture qui me passionne, l’idée soudaine d’un autre livre possible à réaliser, me jettent également hors de mon centre habituel de préoccupation et dissipent l’inspiration. Il me faut une certaine solitude, une existence monotone, un certain ennui... C’est pourquoi je sors peu et fréquente peu de gens, dans la période de construction d’une oeuvre, tandis que je recherche au contraire les contacts avec l’extérieur dans la période de documentation et de « reportage » préalables.

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